La question du dérèglement climatique nous réveille la nuit. Mais cette question, absolument cruciale pour l’avenir de l’humanité, n’est pas le seul défi auquel nous devons faire face. Douze ans après la crise financière de 2008, rien n’est réglé. Au contraire…

Les chiffres viennent de tomber et ils sont pires que prévu : au 31 décembre 2018, la dette totale des Etats-Unis atteignait 51.796 milliards de dollars. Plus de 250 % du PIB américain. Du jamais vu dans l’histoire du pays[1].

En un an, la dette totale (privée et publique) a augmenté de 2.582 milliards de dollars[2]. L’équivalent de tout le PIB annuel d’un pays comme la France !

C’est la face cachée du « miracle américain » dont se vante Donald Trump. Certes, la croissance des Etats-Unis est un peu plus forte que celle de l’Europe, mais la dette totale a augmenté en un an de l’équivalent de 12 % du PIB américain.

Il faut 4 doses de dette supplémentaire pour 1 dose de croissance ! Comme une    voiture qui aurait besoin d’un litre d’huile tous les 200 mètres, l’économie américaine, qui est le moteur de l’économie mondiale, peut voir son moteur exploser à tout moment.

Et la dette de la Chine croît, elle aussi, à un rythme de folie. Très dépendante des exportations, la Chine a vu son économie déstabilisée par la crise de 2008. Elle décide alors de booster l’investissement en poussant les banques à accepter toutes les demandes de crédit… L’économie redémarre. Mais à quel prix ?

« Le rétablissement chinois n’est ni stable, ni solide, ni équilibré » admettait le 10 septembre 2009 le premier ministre Wen Jiabao. Le même jour, Xu Xionian professeur à la China Europe International business affirmait « Pour étancher sa soif, la Chine a bu du poison.»

Dix ans plus tard, la Chine est LA plus grosse bulle immobilière et l’une des deux plus grosses bulles financière jamais vues. La dette totale dépasse les 250 % PIB chinois.

En dix ans, selon les chiffres de l’Institut International de la Finance, qui regroupe les 600 plus grandes banques de la planète, « la dette totale mondiale a bondi de 40 % ». Elle atteint des niveaux catastrophiques. La spéculation aussi…

 

Un niveau de spéculation jamais-vu

Fin 2007, sur les marchés financiers américains, le Dow Jones avait touché les 14.000 points avant de s’effondrer. Dans une vidéo postée cet été sur twitter, Donald Trump se réjouit car le Dow Jones a dépassé les 27.300 points. Presque 2 fois plus (2 fois pire) que le maximum atteint en 2007.

 

Le Dow-Jones depuis 1980

Un sommet à 14.000 points fin 2007 et… 27.359 points en 2019

(copie d’écran compte twitter realDonaldTrump)

Donald Trump exulte mais il ne se passe plus un mois sans que le FMI ou la Banque mondiale ne nous alerte sur les dangers d’une nouvelle crise « qui pourrait provoquer dix fois plus de dégâts que celle de 2008 »[3].

 

Les USA tomberont en récession en 2020 affirment les économistes.

Le Soir 19 août 2019

La première économie de la planète devrait basculer en récession d’ici un an ou deux.

C’est désormais l’avis d’une majorité d’économistes, même s’ils estiment que la récession sera retardée grâce aux actions de la Réserve fédérale américaine.

Selon une enquête auprès de 226 économistes interrogés par la National Association for Business Economists (NABE), 38 % pronostiquent une entrée en récession en 2020, 34 % en 2021 et 14 % plus tard.

Qu’allons-nous faire si la crise éclate en 2020 ? Au-delà de ces chiffres, n’est-il pas urgent de changer radicalement de modèle ?

En 2008, une crise née aux Etats-Unis a provoqué en Europe la destruction de plusieurs millions d’emplois, une très grande souffrance sociale, une montée des populismes et un creusement des déficits budgétaires… Onze ans plus tard, rien n’a changé. Ou en pire. Comme le déplore Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, « on s’est contenté de déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic.»

Si nous ne faisons rien, la prochaine crise aura probablement des conséquences sociales, budgétaires et politiques dramatiques (et risque de faire oublier la question du climat) mais ce sujet est quasiment absent de nos débats sur le prochain budget de l’Union et sur le programme de travail de la nouvelle Commission.

« Un modèle de société qui génère autant d’inégalités et d’injustices, un modèle qui met en péril la vie sur Terre de nos enfants et de nos petits-enfants, ce n’est plus un modèle, c’est un non-sens ! » affirmaient en mars dernier Nicolas Hulot, ancien Ministre français de l’Environnement, et Laurent Berger, le Président de la CES, la Confédération Européenne des Syndicats.

Faut-il accepter ce non-sens ? Faut-il accepter le chaos que nous annoncent le FMI et les climatologues du GIEC ? Est-il encore possible de réguler et de transformer notre modèle économique de façon assez rapide et radicale pour éviter la « crise suicidaire » annoncée par Michel Rocard en 2007 ?

Un choix de civilisation

Le 19 juin 2018, à l’issue du Conseil franco-allemand qui s’était tenu Château de Meseberg, Emmanuel Macron affirmait que l’Europe arrivait à un « moment de vérité : c’est aujourd’hui un vrai choix de société qui est en discussion. C’est même peut-être un choix de civilisation.» Angela Merkel approuvait ce discours et affirmait que le grand débat sur la refondation de l’Europe lancé depuis plus d’un an devait déboucher sur des décisions majeures au Conseil des 13-14 décembre 2018 et que de nouveaux traités ou « des traités modifiés » devraient être ratifiés en 2019 pour mise en œuvre en 2020.

 

Nous sommes à l’automne 2019. Les Chefs d’état et de gouvernement semblent avoir le plus grand mal à avancer sur le chantier de la refondation de l’Europe… Pourtant, au vu du diagnostic que nous venons de partager, au vu de l’attente de changement exprimée par les citoyens aux élections de mai dernier, cette refondation est plus que jamais nécessaire. Nous sommes bien face à un choix de civilisation. Mais plus nous tardons à faire un choix clair, plus nous risquons un effondrement de notre civilisation.

Oui,pour l’Europe c’est l’heure de vérité. Le Kairos. Le moment crucial. Le moment où tout peut basculer, dans un sens ou dans l’autre. Le moment où il faut mettre toute son énergie et toute son intelligence dans la bataille pour éviter le pire et accoucher du meilleur.

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Comment sortir du piège de la dette ?

Alors que Christine Lagarde a annoncé le 4 septembre devant la Commission des affaires économiques du Parlement européen qu’elle allait poursuivre une politique monétaire accommodante et a incité les dirigeants européens à des politiques budgétaires plus généreuses, alors que Mario Draghi a annoncé le 12 septembre que la BCE allait relancer le quantitative easing et créer 20 milliards d’euros chaque mois pour « relancer la croissance », certains observateurs avouent être très partagés, voire schizophrènes…

 

« Damned if you do, Damned if you don’t » C’est le dilemme de Roubini : on est foutus si on continue mais on est foutus aussi si on arrête. Si les banques centrales cessent ces politiques incroyablement accommodantes[4], on va tous retomber en récession. Mais si on continue à s’endetter, on va retarder un peu l’atterrissage… mais il sera encore plus brutal !

 

Comment sortir de l’impasse ? Comment limiter les conséquences de la prochaine crise et construire un nouveau modèle de développement qui soit, à tous points de vue, nettement plus équilibré ?

C’est en regardant à nouveau la courbe de la dette totale aux USA que l’on peut trouver une solution pour sortir de l’impasse du point de vue financier. Depuis 1981, cette courbe ne cesse de monter. Mais la première partie de la courbe, entre 1950 et 1980 est remarquablement stable.

 

Pendant 30 ans, les Etats-Unis (et l’ensemble de la planète) ont connu une période de prospérité sans aucune crise financière et sans avoir besoin de dette supplémentaire. Ni dette publique ni dette privée.

 

Comment expliquer ces 30 ans de prospérité sans dette ? En 1944, avant même d’organiser le sommet de Bretton woods, le Président Roosevelt invite ses alliés à Philadelphie. Et à Philadelphie, tous les dirigeants présents signent un texte magnifique et puissant :

 

« Pas de Paix durable sans justice sociale »

 

La Conférence réunie à Philadelphie, adopte la présente Déclaration :

> le travail n’est pas une marchandise, 

> la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous,

Convaincue que 1’expérience a pleinement démontré qu’une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale, la Conférence affirme que:

  1. a) tous les êtres humains, quels que soient leur race, leur croyance ou leur sexe, ont le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales;
  2. b) la réalisation des conditions permettant d’aboutir a ce résultat doit constituer le but central de toute politique nationale et internationale;

Mais les dirigeants réunis à Philadelphie ne se contentent pas de grands principes. Ils fixent des règles concrètes qui doivent être respectées dans chaque pays et dans le commerce mondial. Des règles permettant le plein-emploi et une « participation équitable aux fruits du progrès en matière de salaires et de gains ». Des règles sur le temps de travail « et un salaire minimum vital pour tous ceux qui ont un emploi et ont besoin d’une telle protection ». Tous ceux qui avaient connu la crise de 1929 et la barbarie qui l’a suivie, avaient compris qu’il fallait garder la force de création de l’économie de marché mais en la régulant très fermement.

 

Jusqu’en 1981, ces règles sociales permettront une prospérité sans dette (si l’on oublie un instant la dette écologique dont bien peu avaient conscience dans les années 50 et 60). Mais en 1981, Ronald Reagan arrive à la Maison blanche. Pour Reagan, comme pour Margaret Thatcher, toutes ces règles sociales sont insupportables. Et tous les pays occidentaux vont progressivement déréguler leur marché du travail.

Partout, la part du PIB qui va aux salariés (salaires et protection sociale) diminue lentement mais très massivement. Au total, pour l’ensemble des pays de l’OCDE, la part des salaires diminue de 10 % du PIB en 30 ans. C’est colossal.

Les grands actionnaires ne savent plus quoi faire des dividendes et stérilisent une part importante de la richesse produite. La croissance devrait s’effondrer. Elle ne se maintient, de plus en plus fragile, que grâce à des perfusions de plus en plus massives de dette (publique ou privée). On « donne » par la dette ce qu’on ne donne pas par le salaire.

Pour sortir du piège de la dette, pour en finir avec le dilemme de Roubini, il est urgent de retrouver l’esprit de Philadelphie[5].

N’en déplaise aux plus libéraux : la justice sociale n’est pas un luxe auquel il nous faudrait renoncer à cause de la crise. Au contraire ! La justice sociale, indissociable de la protection de la planète, est le seul moyen de sortir de la crise.

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Crise climatique, crise financière, crise sociale, crise démocratique et crise du sens… dans tous ces domaines, on approche d’un point d’effondrement, d’un point de non-retour.

 

Pour éviter le chaos, pour améliorer la vie quotidienne des citoyens et protéger leur avenir, je propose que le Groupe S&D au Parlement européen se donne un triple objectif :

  1. que l’Europe se dote au plus vite de nouveaux outils pour protéger les citoyens de la prochaine crise financière (voir propositions – à débattre évidemment– dans la note 2),
  2. que l’Europe se donne les moyens de transformer très concrètement son modèle économique et social pour faire naître, en quelques années, un nouveau modèle de développement soutenable, capable de concilier efficacité économique, justice sociale et protection de la planète (voir aussi la note 2).
  3. que l’Europe soit capable d’humaniser la mondialisation. Le Président Roosevelt n’est plus là pour convoquer un nouveau Philadelphie et un nouveau Bretton Woods. Et l’actuel locataire de la Maison blanche a une vision du monde assez éloignée de celle de Roosevelt… C’est à l’Europe, première puissance économique mondiale, de faire la preuve sur son territoire qu’un nouveau modèle est possible et de lancer un nouveau cycle de négociation pour humaniser et « écologiser » la mondialisation.

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« La Paix mondiale ne saurait être préservée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.» Alors que le monde semble rouler lentement vers le chaos, comment ne pas penser à ces mots prononcés le 9 mai 1950 par Robert Schuman quand il décide avec Konrad Adenauer de créer l’Union Charbon Acier ? Pour rendre la guerre impossible en Europe,  « la France et l’Allemagne proposent à leurs voisins une action limitée mais décisive » explique Schuman modestement, mais la presse ne s’y trompe pas qui annonce « une décision révolutionnaire ». Son ami Konrad Adenauer affirmera plus tard « Ce fut le plus beau jour de ma vie. J’ai vu le ciel s’ouvrir devant moi.»

Il est temps, à nouveau, que l’Europe décide d’actions limitées mais décisives pour préserver la Paix mondiale en faisant naître un nouveau modèle de développement.

Pierre Larrouturou est député européen Nouvelle Donne.

Il est le shadow rapporteur du budget 2020 pour le groupe des Progressistes S&D.

[1] Source Réserve fédérale, septembre 2019, Flow of Funds.

[2] En un an, la dette privée a augmenté de 1.376 milliards et la dette publique de 1.258 Mds.

[3] Les Echos 13 avril 2018

[4] Pour « sauver la croissance » la BCE, Banque Centrale Européenne, a baissé ses taux d’intérêt à 0 % (ou en dessous) et a créé 2.600 milliards d’euros depuis avril 2015.

[5] Contrairement à ce que l’on entend souvent, et même si cette décision était très importante, ce n’est pas de la sortie de Bretton woods (en 1974) que vient le début de l’endettement massif des USA mais de l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir en 1981. Il est impossible ici d’analyser très finement cette période. Mais il est clair que les deux causes majeures de la flambée de la dette totale à partir de 1981 sont 1. la politique fiscale de R Reagan (baisse des impôts sur les plus riches qui provoque un déficit très important alors que le budget augmente) et 2. La dérégulation du marché du travail.